L’Afrique et ses multiples crises : les Jésuites parlent

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Le 16 juillet 2021, les Jésuites de la Province de l’Afrique Occidentale ont organisé une conférence sous le thème : « l’Afrique et ses multiples crises : les Jésuites parlent ». Les échanges se sont déroulés à la salle de fête de la paroisse Notre Dame de l’Annonciation de Bonamoussadi, à Douala.

Au cours de cette conférence, les pères Martin BIRBA, Etienne MBORONG, Antoine DATHO BERILENGAR, Joseph SAMEDI et Yves DJOFANG, ont édifié les participants sur la compréhension et la gestion des crises en Afrique, en partant des expériences vécues au Cameroun, au Tchad, en Centrafrique, au Mali, au Burkina Fasso et en Guinée Conakry.

Il ressort des diverses interventions que, l’Afrique doit restructurer ses États, renforcer ses institutions, repenser les Accords et partenariats avec les pays occidentaux, réformer son système éducatif, miser sur sa jeunesse et s’approprier son histoire et son économie.

Le Père Martin BIRBA, a axé son exposé sur une lecture synoptique et philosophique des crises actuelles en Afrique. Il a montré comment la philosophie peut aider l’Afrique à comprendre et à gérer ses crises. En effet, la philosophie, définie de façon basique comme l’art de vivre, permet à l’Homme de porter un regard critique sur son environnement. Le philosophe est donc un Être véritablement regardant. Ce regard critique, fruit de la réflexion et du questionnement, le rend capable de discerner le bien et le mal, de voir le visible et l’invisible, et de rester équilibré dans ses analyses. En cas de conflits, sa tâche consiste à scruter ce qui est vrai dans ce qui est revendiqué d’un côté comme dans l’autre, et à pouvoir conscientiser les deux parties. Ce regard critique du philosophe est nécessaire pour prévenir les conflits, et les gérer lorsqu’elles surviennent.

Pour le Père Martin BIRBA, le philosophe se met au service de la cité, et les gouvernants ont intérêt à lui accorder leur attention. La philosophie permet également à l’homme de garder la liberté de pouvoir s’extraire de la matière lorsque cela est nécessaire.

S’appuyant sur les pensées philosophiques de TEMPELS, HOBBES, Marcien TOWA et EBOUSSI BOULAGA, Le Père BIRBA a mis en garde contre une certaine conception du philosophe comme quelqu’un qui critique pour critiquer, et qui se plait à critiquer. Pour lui, le philosophe est un homme à la vision éclairée, qui est toujours animée d’une critique constructive, capable de reconnaître le bien et de dénoncer le mal, dans le respect des personnes.

Notons que le Père BIRBA est Jésuite, auteur et co-auteur de plusieurs livres. Il est en mission à Ouagadougou au Burkina-Faso, pays qui a connu un long régime du Président Blaise Compaoré 1984-2014, après le décès de Thomas SANKARA, et qui sera chassé du pouvoir à la faveur d’une révolution populaire. Depuis 2018, ce pays qui est dirigé par le Président Roch Marc Christian KABORE est confronté et déstabilisé par des attaques djihadistes qui ont déjà fait plusieurs morts. Comme philosophe, le Père BIRBA a aussi longtemps travaillé au Cameroun.

Le Père Antoine DATHO BERILENGAR, de son côté, a travaillé au Tchad pendant plusieurs années. Il est par ailleurs doté d’une grande expérience en Socio-anthropologie. Dans son exposé, il a fait remarquer que le discours sur l’Afrique est essentiellement un discours de crise, qui permet aux puissances occidentales de poursuivre calmement et tactiquement l’exploitation du sous-sol en Afrique. Ainsi, les discours géopolitiques manipulatoires sur l’Afrique véhiculent une théorie du développement économique qui ne cadre pas avec les réalités africaines, et qui contribue à faire croire aux Africains qu’ils sont pauvres, naïfs et incapables de s’assumer.

Le Père Antoine BERILENGAR a par ailleurs dénoncé cette tendance néocolonialiste à dresser des frontières entre les pays africains, ainsi que la simulation de la sécurité policière et militaire qui y prévaut. Et que dire du fameux problème des accords qui n’ont d’autres objectifs que d’annihiler toute velléité d’affranchissement économique! « Le complot est donc au niveau du contrôle et de l’exploitation abusive et injuste des ressources naturelles de l’Afrique ».

Le Père BERILENGAR aégalement relevé les failles qui viennent des élites africaines. En effet, ces dernières, dans la majorité des cas, n’aident pas leurs concitoyens à s’affranchir du joug économique qui pèse sur eux. Il s’agira donc de repenser le concept de démocratie, au lieu de militariser les pays africains; repenser la gouvernance économique ; repenser la politique de l’emploi ; repenser la diplomatie et le Vivre ensemble.

Le Père BERILENGAR a conclu son exposé en invitant les Africains à véritablement adorer Dieu, à promouvoir la réconciliation, la justice, la paix et la protection de l’environnement.

Signalons que le Père Antoine DATHO BERILENGAR est Jésuite, auteur et co-auteur de “Animation rurale de Khorgo, expérience d’une approche participative du développement : une étude socioanthropologique”. Il est en mission au Mali, un pays qui vit une instabilité sécuritaire depuis 2012, avec le mouvement national de la libération de l’Azawad et une aire politique qui a conduit, en moins d’un an, à deux coups de force. À ce jour, le Mali a connu 5 coups d’État.

Le Père Yves DJOFANG, quant à lui, s’est attardé sur la crise sanitaire en Afrique et ses manifestations. Prenant l’exemple du Tchad, un pays où les défis sanitaires, politiques, économiques et sociaux sont assez préoccupants, il a expliqué combien la pandémie de la Covid 19 a mis à nu le contexte sanitaire précaire du pays. Le Tchad souffre d’un manque de médecins, de laboratoires et d’équipements sanitaires qui ont fait de l’avènement de la Covid 19 au Tchad, une crise dans la crise. Des mesures difficiles ont été prises, telles que les 11 mois de couvrefeu. Toutefois, le gouvernement, l’armée et les populations se sont unis pour barrer la route à cette pandémie. C’était en effet une question de sécurité nationale.

Par ailleurs, le Père DJOFANG a noté, pour s’en réjouir, la capacité de mobilisation et d’engagement dont ont fait preuve les parents et les jeunes tchadiens, afin de freiner la propagation du Corona virus.

Le Père Yves DJOFANG a terminé son exposé en mettant en lumière l’apport indéfectible des Jésuites dans la résolution de la crise sanitaire au Tchad. En effet, la Compagnie a mis à la

disposition des populations, un laboratoire d’analyse, du matériel sanitaire et des sessions de formation du personnel. Il convient de remarquer que le Tchad aspire et est déterminé à fabriquer lui-même ce dont son peuple a besoin pour sa santé. « Malheureusement, la Covid 19 nous a fait oublier les autres crises, comme le paludisme qui, depuis longtemps, décime les populations ». Le Père DJOFANG a donc proposé aux Africains de s’asseoir et de prendre les résolutions allant dans le sens de la production et de la transformation locale de leurs ressources naturelles. Il a également souligné la nécessité de la résilience dans le contexte des crises, ainsi que la promotion d’une solidarité agissante. Le Père DJOFANG a enfin invité les Africains à considérer la crise comme un moment de croissance.

Le Père Yves DJOFANG est Jésuite, auteur et co-auteur de plusieurs livres

Il est par ailleurs Directeur du Centre Universitaire du Bon Samaritain au Tchad. Le Père DJOFANG a une grande expérience dans le domaine des finances, du management et de la santé. Il a par ailleurs été Directeur, pendant plusieurs années, du Centre d’étude et de formation pour le développement, qui est également un institut universitaire.

Le Père Etienne MBORONG, en ce qui le concerne, a centré son propos sur les conflits aux niveaux local et international. Il a mis en exergue les structures États africains qui déterminent l’échec ou la réussite des politiques. Le Père MBORONG qui a une formation en Relations internationales et en Résolution des conflits, a donc expliqué que, « Si l’État fonctionne bien, il sera capable de bien gérer facilement les conflits et les difficultés. Il importe, à cet effet, qu’il y ait au préalable, une claire séparation entre les pouvoirs judiciaire, législatif, et exécutif, car les conflits naissent aussi du fait de la confusion pouvant régner entre ces pouvoirs. Le Père Etienne MBORONG a par ailleurs identifié quelques pistes de solutions pour sortir des crises qui minent l’Afrique :

  • Reconstruire les structures de nos États ;
  • Miser sur la jeunesse en mettant sur pied des structures d’encadrement, de formation et d’éducation des jeunes. Que ces structures répondent aux besoins de nos sociétés africaines et de nos pays ;
  • Promouvoir l’indépendance économique et financière basée sur la valorisation des ressources locales qui seront transformées en Afrique ;
  • Travailler à atteindre la sécurité alimentaire ;
  • Réformer notre communication ; être des acteurs de la communication de nos réalités africaines.

Notons que le Père Etienne MBORONG est Jésuite en mission en Guinée Conakry, un pays qui a connu des crises multiples dès les indépendances. Depuis le coup d’État de Moussa Dadis Camara en 2008, et la transition politique de Sékouba Konaté, amorcée en 2010, le pays est dirigé, depuis cette date, par Alpha Condé qui, en 2020, modifie la constitution pour un 3ème mandat.

Le Père Joseph SAMEDI, en clôturant la série des exposés, a orienté son partage d’expérience en République Centrafricaine (RCA), un pays qu’il connait pour y avoir travaillé pendant de nombreuses années. Il a vécu de près le conflit armé et la crise politico-militaire dans ce pays.

Son apport a également consisté à déceler les réalités cachées dans les multiples crises que traverse l’Afrique, afin de permettre aux participants de réfléchir à des solutions plus efficaces.

Le Père SAMEDI a ainsi constaté que l’Afrique est envahie par des entreprises et des firmes occidentales qui exploitent ses pays et contribuent à la survivance d’une Afrique des guerres, une Afrique de la famine, une Afrique riche mais pauvre, et une Afrique des coups d’États. « La réalité est bien triste, car nous, Africains, nous sommes étrangers dans nos propres pays. Le problème des Accords, que les autres panélistes ont soulevé, est crucial. Il faut donc repenser ces accords, ainsi que le leadership des dirigeants africains, car des sources indiquent que la plupart de ceux qui veulent diriger les pays africains francophone, doivent d’abord rechercher et recevoir l’onction de la France. C’est honteux, dénigrant et totalement improductif. L’inféodation des dirigeants africains à la France et aux autres puissances occidentales est une plaie pour l’Afrique. Par ailleurs, il est nécessaire que ceux qui sont à la tête de nos États aient de réels projets de développement. En effet, plusieurs n’en ont pas ».

Tout comme le Père Antoine BERILENGAR, le Père Joseph SAMEDI est revenu sur les discours géopolitiques manipulatoires qui ont toujours été véhiculés sur l’Afrique et les Africains. En réalité, l’Afrique est devenue le champ de bataille des puissances occidentales en vue de l’exploitation des ressources naturelles. « Aucune puissance déjà installée ne souhaite se retirer juste parce que le président qui les a fait venir n’est plus au pouvoir, tandis que les autres puissances veulent venir s’établir, elles aussi, afin d’exploiter les ressources de l’Afrique. D’où la succession de stratégies d’influence, d’intimidation et de domination à l’endroit des dirigeants africains rebelles, telles que la présence du Djihadisme et des autres formes de terrorisme et de rébellion qui ont cours en Afrique. Nous devons donc prier et agir».

Le Père Joseph SAMEDI est originaire de la République Centrafricaine. Il est enseignant d’histoire, ancien formateur au Grand Séminaire de Bangui. En mission au Tchad, il est Directeur du lycée-collège Charles Lwanga à Sarh.

De multiples questions décomplexées ont été posée aux panelistes:

  • Ne faudrait-il pas s’organiser pour démanteler et briser ces accords qui nous aliènent ?
  • Les dirigeants africains sont-ils assez courageux pour exiger à leurs partenaires et homologues la mise sur pied de partenariats gagnants-gagnants dans la gestion des sous- sols?
  • Quelles solutions les Jésuites proposent-ils pour mettre fin à la crise sociopolitique qui sévit dans le Nord-ouest et le Sud-ouest Cameroun depuis près de 5 ans ?
  • Pouvez-vous évaluer la participation des philosophes à la gestion des crises au Cameroun et au Burkina Faso ?
  • N’avez-vous pas l’impression que les politiques ont confisqué la gestion des crises, et qu’ils se sont embourbés ?
  • Le Tchad peut-il mieux faire et se positionner véritablement comme un exemple dans la lutte contre la Covid 19, avec son système actuel et le régime qui le caractérisent ?
  • Le Rwanda et la Russie sont-ils une chance pour la République Centrafricaine ou alors un nouveau cycle de domination et d’exploitation qui ne fait que commencer ?
  • L’histoire enseignée dans nos écoles participe-t-elle à la conscientisation de la population africaine sur ses réalités?
  • Quel est le rôle de la communication et des medias dans notre contexte crisogène ? Comment peuvent-ils nous aider à conscientiser la masse ?
  • Où sont les chrétiens pour réagir ?! Face à cette Europe dont le rôle semble consister en la déshumanisation de l’Afrique, pourquoi s’accommoder alors que quelque chose peut être faite dans le sens de la préservation et de la promotion de la dignité humaine et de la répartition des richesses ? Les Jésuites ne peuvent-ils pas organiser un pont entre l’Afrique et l’Europe pour que ces derniers acceptent des partenariats gagnants-gagnants

?

  • Voilà 30 ans déjà que René Dumont a publié son livre, déclarant que l’Afrique noire est mal partie. Ne pouvons-nous pas confirmer cette assertion aujourd’hui, au regard de notre situation, puisqu’on semble cernés de toutes parts ?
  • Avec Laudato Si du Pape François, est-ce que les Jésuites ne pourraient pas se servir de cette encyclique comme manuel de création d’une société civile forte, dans les pays africains où ils sont implantés, afin de transformer la société ?
  • Sachant que la philosophie est fille de son temps, comment peut-elle aider aujourd’hui

?

  • Quelle lecture faites-vous des transitions politiques dans les pays qui en vivent ?
  • Que fait l’ONU pour aider l’Afrique à résoudre ses crises?

A ces diverses questions, les panélistes ont affirmé, avec le Père Etienne MBORONG que, la résolution des crises commence à l’intérieur de soi. Il s’agit donc, pour chacun, de faire la paix avec Dieu, avec soi-même, avec son prochain et avec l’environnement. Ce n’est qu’ainsi que nous viendrons à bout des crises multiformes qui nous assaillent.

Avec le Père Martin BIRBA, les Jésuites de la Province Afrique Occidentale ont fait savoir qu’il serait difficile de quantifier l’apport des philosophes dans la résolution des crises en Afrique. Toutefois, leur rôle dans ce sens est indéniable. En effet, la philosophie aide effectivement les gens à prendre conscience de leurs réalités et à les changer positivement. Le philosophe réfléchit et aide à réfléchir. Il ne s’agit pas de critiquer pour critiquer, mais comme le pense Fabien EBOUSSI BOULAGA, on peut n’être pas d’accord, mais le dire de façon respectueuse, sans chercher à blesser ou à faire mal à l’autre.

Si les politiques ont confisqué la gestion des crises dans les pays africains, cela est une claire indication que la société civile n’a pas fait son travail. Elle a plutôt laissé le politique s’accaparer de la situation et elle ne peut donc plus intervenir. La société civile doit jouer son rôle. Les structures éducatives doivent enseigner à la jeunesse la véritable histoire de l’Afrique ainsi que d’autres connaissances pouvant leur permettre de prendre la relève et de sauver l’Afrique de la dépendance économique par rapport à l’Occident.

En ce qui concerne la résolution de la Crise anglophone, l’apport des Jésuites est énorme. Sans publicité, ils mènent des actions concrètes dans l’encadrement des déplacés, l’accompagnement des familles, l’assistance, la protection, la scolarisation des victimes. Dans sa monition introductive, le Père Alain Michel a d’ailleurs exposé ces différentes actions ainsi que les exhortations écrites par les Pères Jésuites. Ces lettres, invitant à la prière et à la réconciliation, ont circulé dans toutes leurs terres de missions.

Par ailleurs, suivant les recommandations de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun, les Jésuites s’unissent à l’ensemble de l’Église pour appeler à l’apaisement, au dialogue véritable, à la réconciliation, à la justice et à la paix.

Les panélistes ont souligné avec les Pères BIRBA et MBORONG que, c’est un choix pour l’Église catholique de travailler à la réconciliation. En outre, les rapports de force n’ont jamais résolu une crise. Il convient donc que les deux parties s’asseyent et s’écoutent sans arrières pensées ; que l’on prie ; que l’on soit solidaire, et que l’on s’engage concrètement avec ces frères et ces sœurs qui subissent des violences du fait de la Crise anglophone.

Le Père Etienne MBORONG a fait part de la détresse dans laquelle sont plongés les ressortissants du Nord-ouest et du Sud-ouest. « La situation est choquante ! Sur le terrain, vols et meurtres sont devenus le lot quotidien des populations. Plusieurs, qui se sont déplacés vers les autres villes du pays, ont du mal à repartir de rien. Ils sont parqués dans des habitations et vivent dans des conditions déplorables, parce qu’ils ne peuvent plus retourner chez eux, ou parce qu’ils ont tout perdu.

Je pense que chacun répondra de la Crise anglophone devant Dieu. Chacun doit pouvoir s’interroger sur ce qu’il fait, à son niveau, pour résoudre cette crise. C’est à chacun de répondre. Mais je souhaite que les Camerounais ne se divisent pas ; qu’ils n’alimentent pas la haine entre eux. Divisés et dans la haine, nous ne pourrons pas résoudre cette crise ».

Le père Joseph SAMEDI, a abondé dans le même sens lorsqu’il fait savoir que les Africains, dans les autres pays, avaient tellement foi au fait que les Camerounais ne pourraient jamais se faire la guerre. « Pour eux, les Camerounais allaient juste s’engueuler, mais ne jamais prendre les armes les uns contre les autres. Malheureusement, le contraire est arrivé. Voilà pourquoi la Crise anglophone attriste les Africains dans leurs pays respectifs ».

Avec le Père Yves DJOFANG, les panelistes ont déclaré qu’au-delà des discours et des recommandations, les Camerounais doivent s’unir, vivre dans la patience et la résilience, et prendre des résolutions concrètes pour mettre fin à la Crise anglophone.

Les Pères Joseph SAMEDI, et Yves DJOFANG, ont par ailleurs aidé les participants à comprendre que les ressources naturelles de l’Afrique constituent aussi son malheur, car le continent fait, de tout temps, et plus encore aujourd’hui, l’objet de toutes les convoitises. Cependant, les Africains ne doivent pas se dédouaner en rejetant toujours la faute sur les autres.

« Nous sommes les acteurs de notre vie. Que faisons-nous de la marge de manœuvre qui nous est laissée ? »

En définitive, les panélistes ont invité les Africains à rester positifs sur l’Afrique. René Dumont, aujourd’hui reconnu pour ses réflexions et ses avertissement sur l’écologie, a en effet écrit plusieurs livres sur l’Afrique parmi lesquels : l’Afrique noire est mal partie, Pour l’Afrique, j’accuse. René Dumont a ainsi développé les thèmes d’une Afrique qui piétine, une Afrique qui est partie, l’Afrique qui est en panne, l’Afrique qui pourrait se développer, l’Afrique qui doit repenser son école, ses cadres, ses structures, son économie ; l’Afrique indépendante de l’Europe, etc.

Ce qu’il importe de comprendre ici, c’est la subtilité du discours géopolitique. « Ne jouons pas le jeu de ceux qui viennent nous exploiter et nous assujettir. Pour cela, il est primordial de nous approprier notre économie et de divorcer de ces contrats qui nous aliènent.

Notons que les Jésuites s’engagent, chacun dans sa terre de mission. Ils aident les populations à se former et à s’organiser pour prendre en main la vie de leurs nations.

Le Père Etienne MBORONG avertit que la démocratie elle-même est en crise. « On peut utiliser la démocratie pour manipuler la démocratie ». Le Père Antoine BERILENGAR, quant à lui, réitère l’importance, pour l’Afrique, de s’incarner dans ses institutions et de bâtir des systèmes éducatifs qui tiennent compte des réalités africaines. Il a rappelé que la crise en Afrique est, comme dit EBOUSSI BOULAGA, la crise du Muntu. En effet, notre pauvreté est anthropologique. Il faut donc travailler sur l’homme pour sortir l’Afrique de ses crises.

Les panélistes ont conclu en exhortant l’Afrique à communiquer elle-même sur ses réalités. Que les médias ne rapportent pas seulement les évènements, mais qu’ils éduquent et conscientisent les masses.

D’autres questions ont été évoquées par la modératrice de la Conférence, Sr Paule Valérie MENDOGO, afin de planter le décor pour les prochaines conférences des Jésuites de la Province Afrique Occidentale :

  • Quand est-ce qu’il y a crise ? Où sont les constances qui nous font dire qu’on est bien ou pas bien ? Est-ce que nos modèles sont les mêmes ? Est-ce que ce qui est crise pour moi n’est pas chose normale ailleurs ? Et pourquoi y a-t-il crise ?
  • À qui profite la crise ?
  • Crise économique oui, mais par apport à quel modèle ? Le modèle capitaliste ? Le modèle socialiste ? Crise politique oui, mais par rapport à quel modèle ? La crise ne

viendrait-elle pas du fait qu’on veuille s’accrocher aux modèles du passé ? Un héritage du passé qui, peut-être, n’étant plus l’aspiration de la nouvelle génération, ne ferait l’objet d’une crise? La crise ne viendrait-elle pas du fait qu’on aspire à vivre selon le modèle européen ? Et pourtant, l’Europe même est en crise !

  • Le modèle chrétien ne pourrait-il donc pas être proposé aujourd’hui comme solution efficace de résolution des crises ?
  • La crise a-t-elle toujours des conséquences négatives ? Si on prend le cas de la crise sanitaire actuelle, on remarque que, durant les périodes de confinement, la nature a respiré, donc les plantes n’étaient pas en crise ! Ce qui n’est pas le cas pour l’Homme. Alors, si la Covid 19 est une crise pour l’Homme, quelle est l’origine véritable de cette crise ? Ne serait-elle pas du fait de l’Homme lui-même ?
  • Est-ce que la crise n’est pas plutôt ce qu’on veut que le monde soit et qui n’est pas ? Est-ce que ce qu’on veut est vraiment le modèle ? La crise ne provient-elle pas de la vision qu’on a du monde et qui est contraire au plan de Dieu? N’y aurait-il pas là, une occasion de proposer le modèle chrétien de compréhension et de gestion des crises, au delà de la politique, de l’anthropologie, et des autres sciences humaines et sociales? N’y aurait-il pas crise juste parce que l’homme se détourne de Dieu ? Quand on n’est plus tourné vers, mais opposé ou tourné contre Dieu, ne serait-ce pas la raison véritable pour laquelle l’on créé des crises ?
  • Quand on regarde le monde et son histoire, un philosophe faisait remarquer que ce monde a connu plus de temps de guerres que de temps de paix. Alors, l’Homme serait- il belliqueux de nature, comme le soutient Hobbes? L’histoire humaine n’est-elle pas une histoire de crises ? Quelle attitude serait donc la meilleure ?
  • Il y a aussi la pensée des Philosophes de la sublimation. Peut-être ont-ils raison de dire que l’art de vivre, c’est d’être toujours au-dessus des mouvements de ce monde.

Le problème est profond, d’où la résolution de retourner à l’humilité, la patience et la résilience, comme l’ont indiqué les panélistes. Par ailleurs,

  • N’a-t-on pas ici un sujet qui, sur le plan spéculatif, est fort intéressant, et appelle à une réflexion théorique systématique comme phénomène global, afin d’appréhender les crises, de cerner leur complexité comme phénomène de société, phénomène historique et peut-être phénomène inhérent à la nature humaine ?
  • Concernant la Crise anglophone, la solution ne viendrait-elle pas de la réponse à la question : « Comment conjuguer un passé qui n’est plus, avec un futur qui tarde à venir et un présent qui n’apporte pas satisfaction ? »

Dans une société où la Chasse aux sorcières est la tendance quasi générale, une division du monde, du pays, de l’Église en bonnes et mauvaises personnes, dans ce manichéisme pur et dur, les crises ne seraient-elles pas naturelles ? Alors, est-ce que l’humilité ne serait pas la solution à toutes ces crises ? Une humilité qui consiste à dire que, « Je n’ai pas le regard de Dieu sur tout. Parfois, je ne vois que 2021, alors que Dieu, lui, scrute le monde depuis l’an 0, ou alors dès sa création. Alors, quelles sont les crises que Dieu a gérées dans ce monde qu’il a créé ? Le

Christ, quand il est venu dans la chair, a-t-il évolué dans un monde en crise ou non ? Si oui, comment a-t-il géré ces crises ? N’a-t-il pas un modèle à nous proposer ?

La conférence sur l’Afrique et ses multiples crises a pris fin sur une note d’espoir et de satisfaction. Les participants ont souhaité que de telles initiatives se renouvellent, et que les contenus des conférences parviennent à une multitude, grâce aux moyens de communication.

Sr Paule Valérie MENDOGO, Smd.

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