Choc des civilisations : laïcité et liberté d’expression à l’ère de la génération identitaire

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La laïcité fait la fierté des nations modernes et démocratiques. Au pays de Voltaire elle a été acquise au terme d’un long combat contre le clergé. Elle permet et garantit la liberté d’expression dans l’espace public. Toutefois le débat à son sujet semble nous ramener au siècle des Lumières, marqué par la remise en cause des valeurs morales de la religion. On s’attaqua au rôle de l’Église dans la société et non à la foi. C’est un peu l’ambiance que nous vivons aujourd’hui. Dans l’élan de défendre la laïcité républicaine et la liberté d’expression, certains défenseurs semblent plutôt se dresser contre les religions et en particulier contre l’islam qui serait incompatible avec les lois d’une République laïque. Nous y reviendrons !

Une certaine opinion publique ne supporte pas la morale des religions abrahamiques. Serait-ce parce que certains croyants se montrent très critiques à l’égard de ce qui paraît important aux yeux du monde, à savoir le progrès scientifique et le capitalisme ? « Aujourd’hui dans le monde… un enfant s’achète (parfois sur internet), c’est ce que nous appelons le progrès », s’indigne, par exemple, François-Xavier Bellamy dans son livre Demeure, Paris, Grasset 2018. Cet eurodéputé français qui ne cache pas sa foi catholique critique le progrès qui désacralise et chosifie la personne humaine. Dans sa dernière Encyclique Fratelli Tutti (Tous des frères) publiée le 3 octobre 2020, le pape François dénonce lui une : « destruction du lien social provoquée par le post-libéralisme des “start-up nations” et les populismes qui défigurent le vrai visage des peuples ». Il va jusqu’à s’interroger si nos contemporains croient encore un peu en Dieu. Une crise de sens ?

Revenons sur l’islam. Selon un courant de pensée la géographie détermine la sociologie. Mais par ces temps qui courent des intellectuels d’extrême droite pensent plutôt le contraire. Selon eux, la géographie occidentale est en train d’être déterminée par la nouvelle sociologie métissée et islamisée. Ils estiment qu’avec l’arrivée massive des migrants, l’Occident vieillissant sombre avec élégance ; tandis que commence pour ces étrangers une nouvelle vie en terre de culture judéo-chrétienne. Nous voici tous concernés par le sujet. Car parmi les migrants reprochés de déterminer désormais la géographie occidentale, il y a les nôtres. C’est-à-dire des Africains notamment de confession musulmane qui arrivent chez autrui avec leurs traditions. Certains peinent à s’assimiler à leurs pays d’accueil. D’autres – pas nécessairement des Africains – seraient manipulés par des intégristes islamistes. Ils  feraient de leur religion, en l’occurrence l’islam, un étendard. Dans leur propagande, ces intégristes s’inspireraient, consciemment ou inconsciemment, de la théorie du turc Zia Gokalp (1876-1924) : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats ». Au pays des droits de l’homme, ils remettent en cause la tradition de la laïcité. Cette tradition qui découle de la loi de 1905 exige la « neutralité » de l’État par rapport aux religions et la discrétion de celles-ci dans l’espace public. Parce que dans l’espace public seul un débat rationnel peut être républicain. Si on amène Dieu on ne peut plus avoir un débat républicain et démocratique. Il y a, pour ainsi dire, un pacte de non-ingérence et de non-agression conclu entre la religion et l’État. Seulement au fil des années ce pacte a été mis à rude épreuve pour bien des raisons.

En effet, lorsque des personnes qui ne sont pas des prêtres, imams…etc. qui ont choisi la religion comme leur profession brandissent des signes religieux ostentatoires sur la place publique, leurs comportements sont parfois interprétés comme des actes politiques et militants en faveur de leur religion. C’est une provocation faite à la République. Celle-ci doit défendre le domaine public, estiment des défenseurs d’une laïcité bienveillante. Pour Leïla Slimani, romancière franco-marocaine: « La religion est une affaire privée, il faut la laisser à la maison… » (Le Monde, dimanche 25-lundi 26 mars 2018, p. 23). Toutefois, elle regrette que la religion musulmane soit : « enfermée du côté noir parce qu’elle est instrumentalisée par des esprits malveillants ». Car selon elle, il y a aussi des musulmans qui se battent pour montrer la lumière qui brille dans leur religion. Le travail de ceux-là mérite d’être salué et encouragé. Un autre écrivain, Rémi Brague, professeur émérite de philosophie fait remarquer que toute société doit ou peut être religieuse. Car « Si l’État a à être laïque, c’est-à-dire neutre en matière de religion, c’est précisément parce que la société ne l’est pas », écrit-il (Le Figaro, 8 février 2018, p.16). Ainsi, fidèles à l’esprit de la loi de 1905 qui consacre la laïcité, ces écrivains militent pour que la religion demeure une affaire strictement privée. Le sujet est sensible en cette période assez anxiogène, à cause du terrorisme et surtout à cause des amalgames dans les discours. Dans certaines sociétés les débats publics sont, en effet, pollués. Tous les sujets sont mélangés : immigrations, laïcité, islam, islamisme, terrorisme…etc. Bref, il y a à manger et à boire pour tout le monde.

Que révèle ce climat délétère ? Juste une revendication identitaire. Face à une immigration massive et à l’intégrisme islamiste, l’Occident, timidement chrétien veut retrouver ses racines judéo-chrétiennes. Les souverainistes veulent éviter d’être colonisés par ceux que l’Occident a colonisés hier. De plus en plus, nos contemporains revendiquent le droit de ne pas être métissés. L’idée séduit partout, y compris en Afrique. Dans certains pays, cette quête de pureté identitaire s’exprime dans le repli communautaire, la défense de son ethnie, la xénophobie…etc. Drôle d’ambiance à chaque rendez-vous électoral au Sud de la Méditerranée !

Pour combattre le terrorisme islamiste, l’ennemi officiel et commun à tous les pays, nous partageons la réflexion de la journaliste Sonia Mabrouk qui mise sur l’éducation. « L’école républicaine, écrit-elle, représente notre seule assurance vie contre le terrorisme. Elle est un vecteur d’intégration et d’émancipation » (S.M., Dans son cœur sommeille la vengeance, Paris, Plon, 2017, p. 154). Nous aspirons tous à l’émancipation et à l’intégration chacun dans sa société. L’école peut nous y aider. Elle doit aussi se pencher sur la question de la laïcité et de la liberté d’expression qui crée tant de tensions. Et ce, à cause des amalgames dans les discours distillés souvent par des idéologues identitaires et des politiciens manipulateurs des masses. Hélas ! L’école devient elle-même une cible des violences. Le 24 octobre dernier, à Kumba, au Sud-ouest du Cameroun sept écoliers meurent assassinés. La région est en proie à un conflit séparatiste. Une semaine plus tôt, soit le 16 octobre, en France un professeur d’histoire-géographie a été décapité pour avoir montré à ses élèves une caricature du prophète de l’islam. Triste mois d’octobre pour le monde scolaire !

Suite à cette dernière actualité, la question qui fait débat aujourd’hui est jusqu’où peut-on aller dans l’exercice de la liberté d’expression ? Chacun affiche son opinion selon sa compréhension de la laïcité et de la liberté d’expression. Ici rappelons simplement ces mots de Portalis que nous trouvons pertinents : « Quand on atteint les hommes dans ce qu’ils ont de plus sacré et de plus saint, on n’est pas loin de la barbarie ». Cela dit, un discernement est nécessaire avant de poser tout acte susceptible de heurter l’autre, à moins que l’intention soit de provoquer. Notre conviction est que la laïcité ne saurait promouvoir une liberté d’expression qui blesse, mais plutôt une neutralité bienveillante. Du reste, il faut combattre le terrorisme islamiste, mais en tant qu’il est la conséquence d’un autre problème auquel il faut s’attaquer d’urgence : le vide spirituel et le vide culturel qui peuvent conduire à toutes formes de radicalisme. Il est primordial de cultiver le respect mutuel en toute circonstance.

Pierre Boubane

Université Saint Joseph de Beyrouth (LIBAN)

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