Au début du mois de janvier 2027, comme les autres provinces jésuites du monde, la province d’Afrique occidentale (PAO) organisera sa 72e Congrégation Provinciale. Le service communication de la PAO donne la parole, au Père Anyeh-Zamcho John the Baptist SJ pour expliquer le sens spirituel et apostolique d’une congrégation provinciale dans la tradition de la Compagnie de Jésus. Ancien socius de deux présidents de la Conférence des Jésuites d’Afrique et de Madagascar (JCAM), le jésuite camerounais avait déjà participé à la 71e Congrégation Provinciale. Cette 72e CP sera la deuxième à laquelle il prendra part. Il a accepté de répondre aux questions de Madame Diane Adèle Mballa, Assistante-communication de la PAO. C’est un entretien exclusif. Corrigez vos lunettes !
Mme Mballa: Bonjour Père ! Vous avez eu l’occasion de participer à une Congrégation provinciale et d’accompagner des instances de gouvernement au sein de la Compagnie. Selon vous, quel est le sens profond d’une Congrégation provinciale et pourquoi constitue-t-elle un moment décisif dans la vie d’une Province ?
Père Anyeh-Zamcho John the Baptist. Bonjour Mme Mballa ! Une Congrégation provinciale est souvent associée aux élections qu’elle comporte. La Province élit le Procureur qui portera sa voix à la Congrégation des Procureurs et, lorsque les circonstances le demandent, les délégués qui participeront à une Congrégation générale. Ces responsabilités sont importantes et méritent toute l’attention requise. La portée d’une Congrégation provinciale dépasse pourtant largement le moment électif. Elle offre à la Province l’un des rares espaces où elle peut s’arrêter pour regarder ensemble son chemin, sa mission et les questions qui façonnent son avenir. Les membres considèrent l’état de la Compagnie et les besoins de la mission. Ils discernent si certaines questions ont suffisamment mûri pour être portées devant une future Congrégation générale. Ils accueillet également les questions proposées par le Père Général et celles que le Provincial soumet à leur réflexion. La Province prend ainsi part au gouvernement de la Compagnie universelle. Par ses postulats et ses délibérations, elle offre son expérience propre au discernement de tout le corps. Cette participation revêt aujourd’hui une importance particulière. La Compagnie se tourne de plus en plus vers l’Afrique comme vers un lieu où se prépare une part de son avenir. Ce que les Provinces africaines discernent, et ce qu’elles choisissent de porter plus avant, entre donc dans une conversation plus vaste sur le chemin de la Compagnie. La grâce propre d’une Congrégation provinciale apparaît dans le fait même du rassemblement. Une Province comme la nôtre vit déployée à travers douze pays de l’Afrique de l’Ouest. La mission nous conduit au cœur de réalités diverses, de cultures différentes et de contextes souvent éloignés les uns des autres. Les occasions de nous retrouver comme un seul corps apostolique demeurent donc relativement rares. Pendant quelques jours, des compagnons habituellement dispersés se retrouvent dans un même lieu. Ils prient, écoutent, délibèrent et choisissent ensemble. La Province devient alors présente à elle-même d’une manière particulière. Ce qui demeure habituellement réparti entre plusieurs pays, communautés et œuvres se laisse reconnaître comme un seul corps apostolique. Cette expérience porte une grâce qu’il convient de recevoir avec attention. La Province perçoit plus clairement ses forces, ses fragilités, ses espérances et ses responsabilités. Elle découvre à nouveau qu’elle est davantage qu’un ensemble d’œuvres ou de communautés. Elle est un corps appelé à partager une même mission. Le don le plus profond d’une Congrégation provinciale se trouve peut-être là. La Province se rassemble pour prendre des décisions, mais aussi pour approfondir la conscience de ce qu’elle est. Cette reconnaissance commune peut ensuite nourrir sa vie fraternelle et sa mission bien au-delà des jours de la Congrégation.
Mme Mballa: Au-delà des aspects organisationnels et électifs, quels sont les mouvements spirituels, humains et apostoliques qui se vivent au cours d’une Congrégation provinciale et que l’on perçoit rarement de l’extérieur ?
P. Anyeh-Zamcho: Les mouvements qui demeurent cachés portent souvent la vie la plus profonde d’une Congrégation provinciale. Une grande part de ce qui compte ne paraît jamais dans les actes. Elle se vit dans la prière, dans la qualité de l’écoute, dans la liberté avec laquelle chacun prend la parole et dans la manière progressive dont un corps en vient à reconnaître une orientation commune. Ce mouvement intérieur commence bien avant l’arrivée des membres dans la salle de réunion. Les documents ont besoin d’être reçus dans la prière et médités à l’avance. Cette préparation permet à chacun d’arriver disposé à écouter, avec une parole qui a déjà traversé le silence. Lorsque cette disposition est présente, la délibération peut devenir une véritable conversation spirituelle. La conversation spirituelle suit un rythme à la fois simple et exigeant. Elle s’enracine dans la liberté intérieure. Chacun desserre l’emprise de ses propres certitudes afin de recevoir ce qu’un autre porte. Le groupe cherche d’abord une compréhension commune de la question. Puis chacun partage ce qui a pris forme en lui, tandis que les autres écoutent le mouvement qui pourrait se manifester à travers l’ensemble du corps. La conversation n’a pas pour but d’obtenir trop vite une conclusion. Elle chemine paisiblement vers une orientation et remet à Dieu, dans la prière, le travail accompli. Une décision ainsi reçue peut mûrir. La liberté prépare le choix, l’écoute prépare la parole et l’Esprit peut se faire entendre à travers le corps tout entier. Un mouvement proprement apostolique se dessine également. La Province apprend à sentir ce que la mission lui demande aujourd’hui. En même temps, elle élève son regard au-delà de ses œuvres et de ses préoccupations immédiates pour se rendre disponible à la mission de toute la Compagnie. Ce passage vers un bien plus universel constitue l’un des fruits les plus précieux de la Congrégation. Les différentes Congrégations auxquelles j’ai participé m’ont aidé à percevoir la maturation de ces mouvements. En 2006, alors que j’étais encore un jeune jésuite, la rencontre de compagnons venus de nos douze pays m’a permis de recevoir autrement l’étendue de la Province. Celle-ci est devenue pour moi un corps vivant plutôt qu’une simple idée. La Congrégation de 2015 a porté une autre invitation. Un père d’un certain âge a appelé la Province à être prophétique à temps et à contretemps. J’ai reçu sa parole comme une invitation à approfondir notre discernement. J’ai également perçu la maturation de l’africanisation dans la vie de la Province, avec la responsabilité nouvelle qu’elle nous confiait à l’égard de notre propre avenir. L’expérience de 2021 a fait apparaître une autre question. Une part de l’énergie de la Province semblait quitter la salle une fois le Procureur élu. Les postulats ne rejoignaient pas toujours des questions capables de toucher véritablement la Compagnie universelle. Cette expérience révélait un appel à davantage de profondeur, de réflexivité et de liberté intérieure face au tribalisme, au népotisme et aux réponses superficielles. Ces mouvements spirituels et apostoliques ont besoin d’un cadre humain et pratique. La conduite des séances, la tenue des actes, la distribution de la parole et la rédaction des rapports peuvent paraître secondaires. Elles protègent pourtant l’équité et la dignité des échanges. Elles permettent à chacun de parler et d’être entendu, surtout lorsque plusieurs membres se rencontrent pour la première fois. Ce cadre régulier porte le rassemblement comme un rythme discret. Lorsque les aspects pratiques sont bien assumés, la vie plus profonde de la Congrégation peut se déployer avec davantage de liberté. Il en va de même pour la préparation spirituelle. Une retraite vécue ensemble dispose le corps tout entier à recevoir le travail qui l’attend comme une responsabilité commune devant Dieu. De l’extérieur, on aperçoit surtout des élections, des interventions et des documents officiels. À l’intérieur, une œuvre plus silencieuse s’accomplit. Une Province en dispersion apprend à écouter comme un seul corps. Elle devient plus attentive à la mission qui lui est confiée et plus disponible au bien de toute la Compagnie.
Mme Mballa: Dans quelle mesure le discernement ignatien façonne-t-il les échanges, les choix et les orientations qui émergent d’une Congrégation provinciale, et quels en sont les principaux défis ?
P. Anyeh-Zamcho: Il convient d’abord d’accueillir simplement ce que nous entendons par discernement ignatien. Le discernement dépasse la comparaison attentive de plusieurs possibilités. Une délibération ordinaire peut nous conduire vers une décision raisonnable. Le discernement ignatien écoute un mouvement plus profond. Il cherche à reconnaître où Dieu conduit à travers nos désirs, nos résistances et cette paix durable qui confirme un passage vers une vie plus grande. Cette intelligence du discernement a mûri lentement dans la vie d’Ignace. Son expérience nous apprend que le discernement naît d’une attention à la manière dont Dieu travaille au cœur des situations réelles. Deux mouvements traversent son chemin. Ignace découvre les lieux où il résiste à la grâce et il apprend à reconnaître la croissance vers laquelle Dieu l’attire. À Loyola, Ignace remarque que tous les mouvements intérieurs ne conduisent pas au même lieu. Certains désirs suscitent d’abord de l’enthousiasme, puis laissent derrière eux l’agitation et le vide. D’autres font naître une paix qui demeure. Cette découverte devient l’un des fondements du discernement. La paix durable permet de reconnaître un mouvement ordonné à Dieu, tandis qu’une agitation persistante appelle une attention plus profonde. La recherche de la paix devient ainsi capitale dans tout espace de discernement. Lorsque le trouble demeure, Ignace nous invite à regarder avec vérité les conditions de notre prière. Sommes-nous réellement en prière ? Sommes-nous fidèles au temps que nous lui consacrons ? Écoutons-nous avec une véritable liberté ? Il observe aussi qu’une personne qui chemine du bien vers un bien plus grand peut rencontrer l’anxiété, la tristesse, les obstacles et les raisonnements trompeurs. La paix offre alors le sol à partir duquel ces mouvements peuvent être relus. Sur le chemin de Montserrat, Ignace apprend que le zèle lui-même a besoin d’être discerné. Un désir peut paraître saint et courir pourtant en avant de la raison et de la charité. Une bonne intention demande encore à être purifiée. Le discernement permet de reconnaître une opinion devenue trop rigide ou un élan qui n’a pas encore été interrogé. Ignace découvre également qu’un désir bon peut être transformé au cours du chemin. À Jérusalem, son désir de demeurer en Terre sainte rencontre un refus en raison des circonstances difficiles du lieu. Cette porte fermée l’ouvre progressivement à un horizon plus vaste. À Venise, il remet entre les mains de Dieu un désir longtemps porté et découvre que le renoncement peut devenir plus fécond que l’attachement. Ce mouvement apparaît avec une force particulière à Rome. Ignace s’était imaginé pèlerin, parcourant le monde pour le Christ. Il devient pourtant Général et passe de longues heures derrière un bureau dans une seule ville. Son désir personnel est recueilli dans le bien du corps qu’il est appelé à servir. Le rêve d’un homme s’ouvre ainsi à la mission de la Compagnie, et sa liberté rend ce service possible. Les Exercices spirituels donnent une forme à ce qu’Ignace a appris dans sa propre vie. Ils nous enseignent à reconnaître nos résistances et la croissance à laquelle nous sommes appelés. Ils s’enracinent dans la conviction que nous sommes créés pour louer, respecter et servir Dieu, et que toute autre réalité trouve sa place en relation avec cette fin. Avant un choix, nous pouvons donc nous demander si un travail, un attachement ou une orientation nous conduit vers Dieu et vers un service plus libre. Poser cette question avec vérité est déjà une grâce. Ignace nomme indifférence cette liberté intérieure. Elle nous permet de tenir les réalités créées avec assez d’ouverture pour les recevoir ou les laisser selon le mouvement par lequel Dieu nous conduit. Un cœur formé à cette liberté devient disponible au Magis, au bien plus grand. Le Magis nous porte au-delà de nos préférences vers ce qui est plus généreux, plus fécond et plus universel. Pour une Province, ce mouvement signifie apprendre à dépasser l’intérêt d’une personne, d’une œuvre ou d’un pays afin que le bien de tout le corps puisse paraître. L’Examen forme quotidiennement cette manière de regarder. Il tourne notre attention vers ce que Dieu accomplit et nous libère peu à peu de l’enfermement dans nos propres projections. Dans l’Examen particulier, nous plaçons patiemment sous le regard de Dieu un obstacle qui revient dans notre vie, jusqu’à ce que son emprise commence à se desserrer. Dans l’Examen général, nous relisons la journée dans l’action de grâce, nous demandons la lumière, nous reconnaissons les mouvements de grâce et de résistance, nous demandons pardon et nous nous tournons vers le jour qui vient.
Le discernement devient ainsi une manière quotidienne de découvrir l’action de Dieu. Il ne se réserve pas aux décisions exceptionnelles. La fidélité à la prière apprend progressivement à reconnaître les lieux où la liberté grandit et ceux où une résistance demeure. Cette formation personnelle ouvre naturellement au discernement en commun. La Compagnie est un corps composé de personnes qui apprennent à discerner. Dans son histoire commune, elle a également appris ce qu’Ignace avait découvert dans sa propre vie. La septième partie des Constitutions l’exprime clairement. Plus le bien est universel, plus il est divin. Cette vision s’enracine dans la contemplation de l’Incarnation. Le retraitant regarde les trois Personnes divines contempler la terre entière, avec sa diversité, ses blessures et ses attentes. Le regard de Dieu embrasse le monde. À partir de cette contemplation, Ignace façonne un principe apostolique qui accorde une préférence aux choix capables de rejoindre davantage de personnes et de servir un bien plus large. Les premiers compagnons ont vécu ce mouvement lorsqu’ils se sont demandé s’ils devaient demeurer unis ou se disperser. Dans la délibération de 1539, ils ont reconnu leur unité comme une volonté de Dieu et se sont liés en un seul corps apostolique au service de l’Église universelle. Les Congrégations générales ont continué à approfondir cette conviction face à des défis qui traversent les pays et les cultures. Le discernement en commun est donc le mouvement des Exercices vécu par un corps. Une personne apprend à desserrer son attachement à son propre projet et à préférer le bien plus grand. Une Province cherche cette même liberté lorsqu’elle se rassemble pour écouter la volonté de Dieu. La conviction que le bien plus universel est plus divin la conduit au-delà des intérêts particuliers. Au sein d’une Congrégation provinciale, cette disposition donne la première place à l’écoute. Elle oriente les choix vers le bien du corps tout entier. Elle permet enfin qu’une orientation commune soit reçue par l’ensemble plutôt qu’imposée par une voix dominante. La Congrégation est ainsi invitée à reconnaître ses résistances et les lieux de sa croissance. Les résistances révèlent les espaces où une liberté reste à recevoir. Les désirs indiquent ce qui cherche à prendre vie. La paix durable aide le corps à discerner les désirs qui s’ordonnent vraiment à Dieu et à la mission universelle. Plusieurs réalités peuvent rendre ce chemin difficile. La première est la préparation. La conversation spirituelle porte peu de fruit lorsque les membres arrivent sans avoir prié ni médité les documents. La prière ouvre l’espace intérieur où chacun peut distinguer un mouvement spirituel véritable de l’urgence, de la peur ou de la préférence personnelle. Le temps constitue un autre défi. Une Congrégation paraît souvent pressée dès son commencement. Les membres ont des voyages organisés, des responsabilités qui les attendent et des limites financières qui imposent une échéance. Le discernement demande pourtant de la patience. Il lui faut assez de temps pour que l’intelligence s’approfondisse et que la décision mûrisse. Le climat du rassemblement mérite également une attention constante. Un membre peut se taire parce qu’il se sent peu préparé, peu écouté ou pressé par le temps. Puisque le discernement en commun recherche l’union des cœurs et des esprits, la paix du groupe doit être cultivée tout au long de la Congrégation. Cette paix est vivante. Elle permet aux différences de s’exprimer sans rompre la communion. La conversation spirituelle a aussi besoin d’être utilisée avec sagesse. Sa fécondité s’affaiblit lorsque toute réunion reçoit la même forme. Certaines questions appellent un partage priant. D’autres peuvent être portées par une information claire, une consultation ordinaire ou une décision pratique. La sagesse consiste également à reconnaître le processus qui sert le mieux la question présente. L’aménagement des lieux peut soutenir ou entraver ce chemin. Une disposition en salle de classe, avec les membres derrière des tables et des ordinateurs ouverts, peut favoriser la distance et disperser l’attention. Un rythme plus varié sert souvent davantage le groupe. Les séances plénières permettent de clarifier les questions. Les petits groupes, installés de manière plus simple, aident ensuite chacun à parler à partir de son expérience et à recevoir plus pleinement la parole de l’autre. La menace la plus grave apparaît lorsqu’une personne vient avec la volonté de faire triompher son idée. Une telle pression déplace le groupe de l’écoute vers la défense et la résistance. L’union des cœurs et des esprits commence alors à se fragiliser, parce que le corps perd sa liberté de chercher ce que l’Esprit dit à travers tous. Le discernement ignatien demande un espace plus large et un engagement plus profond. Il invite chacun à venir préparer, à prier, à écouter et à tenir son propre point de vue avec liberté. Il appelle la Province à rechercher une paix capable d’accueillir les différences et une générosité assez vaste pour préférer le bien universel. Lorsque ces conditions sont soignées, la Congrégation peut devenir un véritable lieu d’écoute commune et de choix apostolique.
Mme Mballa: Au regard de votre expérience, quels fruits concrets et durables une Congrégation provinciale devrait-elle produire pour la mission, la gouvernance et l’identité apostolique d’une Province ?
P. Anyeh-Zamcho: Il convient de commencer par une précision à laquelle la Compagnie elle-même demeure attentive. Une Congrégation provinciale n’est pas d’abord le lieu où se forgent des solutions durables à toutes les questions de mission et de gouvernement. Le soin quotidien de la vie de la Province appartient au Provincial, comme le rappellent les Directives pour les Provinciaux au numéro 8. La Compagnie universelle suit un mouvement semblable. Une Congrégation générale donne des orientations et formule des recommandations, puis elle confie au Père Général le gouvernement ordinaire de la Compagnie. La contribution propre d’une Congrégation provinciale consiste à porter la réalité de la Province devant le Père Général. La Formule de la Congrégation provinciale exprime clairement cette responsabilité au numéro 89. Par la Congrégation, la Province présente sa vie, son expérience et ses questions à celui qui reçoit une vue plus universelle de la Compagnie. Cette occasion est précieuse. Certains fruits prennent la forme de décisions, comme l’élection du Procureur. D’autres deviennent des postulats ou des questions destinées à une assemblée plus large. Chaque contribution reçoit sa pleine portée dans le corps universel vers le bien duquel la septième partie des Constitutions oriente le choix apostolique. Une Congrégation qui délibère avec profondeur donne ainsi à la Province une parole véritable dans la Compagnie. Elle nomme ce qui se vit localement de manière à servir un discernement plus large. Lorsque la réflexion demeure superficielle, la Province laisse passer une occasion rare d’offrir son expérience au corps universel. Le fruit le plus durable dans la Province pourrait être la qualité du discernement que les membres apprennent à vivre ensemble. L’atmosphère de la conversation spirituelle compte parce qu’elle forme une manière d’entrer en relation, d’écouter et de choisir qui peut se prolonger après le rassemblement. Les mécanismes pratiques de la Congrégation révèlent ici leur intention la plus profonde. Une présidence juste, des actes fidèles, une distribution équitable de la parole et des rapports clairement formulés protègent le climat dans lequel le discernement peut se vivre. Ces pratiques donnent confiance dans le processus et permettent au corps tout entier de recevoir le fruit obtenu. Une Province qui a appris à discerner ensemble rapporte cette grâce dans ses communautés, ses œuvres et ses structures de gouvernement. Cette manière de procéder peut façonner les consultations, la planification apostolique, la formation et les relations entre les différentes parties de la Province. Le chemin par lequel une décision est reçue peut alors porter du fruit plus longtemps que la décision elle-même. Le fruit le plus profond touche toutefois à l’identité. La question qui demeure est celle-ci. Comment devenir une Province véritablement unifiée ? Cette interrogation recueille dans un même mouvement la mission, le gouvernement et l’identité apostolique. Une Province comme la nôtre s’étend sur douze pays de l’Afrique de l’Ouest. Cette ampleur est un don, et notre unité demeure toujours en chemin. Devenir un au cœur d’une telle diversité appelle la fraternité, la confiance, la prière commune, des structures responsables et une disponibilité partagée pour la mission. Une conscience plus vive de notre appartenance à un seul corps permet au gouvernement de servir la communion et aux choix apostoliques de naître d’un horizon commun.Le fruit durable à rechercher est donc une Province qui se reçoit plus profondément comme un seul corps apostolique. À partir de ce fondement, la mission devient plus généreuse, le gouvernement plus crédible et l’identité apostolique une réalité vécue ensemble.
Mme Mballa: Si vous deviez transmettre un seul message aux jésuites, collaborateurs et fidèles qui suivront la prochaine Congrégation provinciale, quel serait-il et pourquoi ?
P. Anyeh-Zamcho: Tout ce que nous avons considéré se rassemble dans une seule invitation. Il nous faut prendre soin, avec fidélité, de ce qui est placé à notre portée afin de pouvoir, avec le temps, répondre plus profondément à ce que l’Afrique attend de nous. La Province de l’Afrique de l’Ouest porte la possibilité de devenir une figure des Provinces de l’avenir. Son étendue géographique annonce déjà quelque chose de cet avenir. Sa capacité spirituelle a maintenant besoin de croître au même rythme que ses effectifs et ses responsabilités. Cette croissance peut être contemplée selon trois horizons qui s’appellent et se soutiennent mutuellement. Le premier horizon est celui de la fraternité. Dans le court terme, le fruit que nous avons à rechercher est celui d’une confiance plus profonde entre compagnons. Nous sommes appelés à devenir une Province où les jésuites se respectent et se font véritablement confiance. Les commérages et le tribalisme fragilisent encore notre vie commune. Ils conduisent parfois à placer l’origine ou le groupe d’appartenance avant le corps apostolique. La fraternité ouvre un chemin vers une identité plus forte. À mesure que la confiance grandit, chacun devient davantage disponible pour aller là où la Province l’envoie et pour travailler avec ceux qu’elle place à ses côtés. La diversité de nos pays peut alors devenir un don partagé. La réponse immédiate au défi de notre identité se trouve ainsi dans une fraternité plus profonde. Le deuxième horizon est celui de la formation. À moyen terme, la Province a besoin de bien préparer ceux qui porteront des responsabilités. Les ministres de communauté, les supérieurs, les directeurs d’œuvres, les délégués à la formation, les promoteurs des vocations, les économes, les socii et les Provinciaux ont tous besoin d’une formation véritablement jésuite et ajustée aux réalités qu’ils rencontreront. Une Province grandit dans la responsabilité en formant ceux qui auront à l’exercer. Cette préparation dépasse la seule compétence technique. Les responsables ont besoin d’une profondeur spirituelle, d’un savoir-faire pratique, d’une maturité relationnelle et d’une intelligence de la manière dont leur service contribue à la mission de tout le corps. Cette œuvre de formation rejoint plusieurs réalités concrètes. La connectivité entre nos pays demeure inégale. La collaboration au-delà des frontières et des fuseaux horaires demande une ouverture plus grande et des moyens de travail plus fiables. La promotion vocationnelle et l’accompagnement ont également besoin de devenir une capacité partagée par la Province plutôt qu’un effort reposant sur l’engagement privé de quelques-uns. Faire grandir la collaboration, bien former les responsables et fortifier notre capacité d’accompagnement peut aider la Province à devenir une création nouvelle pour l’avenir de la Compagnie. Ce travail intérieur prépare le corps à servir au-dehors avec davantage de liberté et de crédibilité. Le troisième horizon s’ouvre vers les peuples et les pays qui nous sont confiés. À plus long terme, une Province ayant grandi dans la fraternité et la formation devient plus capable d’habiter les questions profondes du continent. Ces questions touchent à la pauvreté, au développement, à la bonne gouvernance, à l’alternance politique et aux coups d’État. Elles concernent également la spiritualité et la sorcellerie, qui façonnent la manière dont de nombreuses personnes comprennent le malheur, le pouvoir et le monde invisible. Les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle font surgir d’autres interrogations en transformant le rapport à la vérité, à la communauté et aux autres.Ce sont quelques-unes des questions brûlantes de notre temps. Les sociétés dans lesquelles nous vivons cherchent encore des réponses à leur mesure. La Province pourra apporter une contribution féconde lorsqu’elle aura cultivé la fraternité, la compétence et la liberté spirituelle nécessaires à un engagement patient. Ces trois horizons forment un seul chemin. La fraternité nous donne un corps commun. La formation prépare ce corps à un service responsable. Une présence apostolique mûre lui permet alors d’accompagner nos peuples dans les questions qui façonnent leur vie et leur avenir. Voici le message que je voudrais laisser aux jésuites, aux collaborateurs et aux fidèles qui suivront la prochaine Congrégation provinciale. Commençons par ce qui nous est confié aujourd’hui. Prenons soin de notre fraternité, préparons les personnes avec attention et fortifions notre capacité à travailler ensemble. À partir de ce fondement, nous deviendrons plus capables d’entendre ce que le continent lui-même nous demande et d’y répondre.
Mme Mballa: Merci Père !
Source: Nouvelles de l’AOC, n°319-Septembre 2026.
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