Intégration : Fragile CEDEAO !

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La Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a été créée en 1975. Elle regroupe quinze pays : le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, la Guinée Conakry, la Guinée-Bissau, le Liberia, le Mali, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, la Sierra Leone et le Togo. C’est une institution forte grâce à sa vigueur démographique (37% de l’ensemble de la population du continent) et grâce à son potentiel agricole (plus de 236 millions d’hectares offrent un potentiel agricole). Seulement ces dernières années, l’espace Cedeao est confronté à plusieurs défis surtout d’ordre sécuritaire et démocratique. Cette situation nécessite la mise en place d’une politique commune de riposte. Pour ce faire, il faut un leadership fort, juste et efficace. Qui pour l’incarner ?

Nous le rappellerons toujours : la Cedeao est l’exploit des pères des indépendances des pays membres (1960-1980). Elle est l’une des meilleures institutions d’intégration du continent. Les chefs d’États de la deuxième vague (1980-2000) ont consolidé les résultats obtenus. Parmi les plus éclatants nous pouvons citer le passeport et la carte d’identité Cedeao qui permettent la libre circulation des biens et des personnes, la « Force en attente » pour une opération militaire en cas de besoin. Aujourd’hui les dirigeants de la troisième vague, les chefs d’États actuels (2000+) essaient de sauvegarder ces acquis. S’ils réussissent à enterrer le Franc CFA et à accoucher d’une monnaie commune en l’occurrence l’Éco, leurs administrés leur seront reconnaissants. Hélas nous en sommes encore loin. Car la Cedeao est de plus en plus fragilisée pour biens des raisons.

Bamako le 3 novembre 2000. Les Ministres et chefs de délégation des États et gouvernements des pays ayant le français en partage publient une déclaration : « sur le bilan des pratiques de la démocratie, des droits et des libertés dans l’espace francophone ». Vingt ans après cette déclaration, dite de Bamako, il y a encore beaucoup d’efforts à fournir en matière de pratique de la démocratie et pas seulement. La Loi fondamentale fait encore l’objet de révision tendancieuse dans certains pays francophones de l’Afrique de l’Ouest. La circulation des personnes et des biens est parfois mise à rude épreuve. En effet, pendant des mois le Nigéria ferme ses frontières avec le Bénin. Au plus fort de l’épidémie d’Ébola, le Sénégal s’isole unilatéralement de la Guinée Conakry. La riposte de la Guinée s’est faite le mois d’octobre dernier lors de l’élection présidentielle guinéenne. Le président Alpha Condé ferme sa frontière avec le Sénégal pendant tout le processus électoral, privant de fait des centaines de Guinéens vivant au Sénégal d’exercer leur droit de vote. En tête sur la liste des urgences nous avons la menace terroriste. Devant cette panoplie de défis, les chefs d’États et de Gouvernements peinent à développer une politique commune et cohérente pour y faire face. Ibrahim Yacouba, ancien ministre nigérien des Affaire Étrangères écrit : « Face au danger encouru par nos Républiques (…) il est indispensable d’avoir le courage politique de considérer la situation dans son ensemble et de concevoir une stratégie claire et ferme visant à combattre les causes du terrorisme (Tribune à Jeune Afrique, 15 novembre 2020). Les idées ne manquent pas comme le montre le diagnostic du diplomate nigérien. Ce qui fait défaut, c’est le manque de « courage politique ». Rentrer dans un projet commun cela implique un renoncement aux intérêts personnels des États membres.

L’adage est bien connu de tous. Aucune armée au monde, aussi puissante soit-elle, ne peut remporter une victoire face à l’ennemi si elle n’a pas à sa tête un capitaine visionnaire et stratège. En Afrique de l’Ouest il manque ce capitaine qui inspire la confiance et le respect. Il manque ce leader de l’envergure de l’ancien président du Ghana (1981-2001), Jerry Rawlings, décédé le 12 novembre dernier, ou encore d’un Alpha Oumar Konaré, président du Mali de 1992 à 2002, d’un Olusegun Obasanjo, président du Nigéria de 1999 à 2007, ou même d’un Abdoulaye Wade, président du Sénégal de 2000 à 2012. Panafricanistes convaincus et convaincants, ces dirigeants savaient dépasser leur égoïsme pour privilégier l’intérêt commun des États. Une partie des citoyens ouest-africains reproche aux dirigeants actuels de ne pas être suffisamment “ouest-africanistes”. Il faut surtout entendre et comprendre leur souhait de voir émerger une figure de proue. Une personnalité capable d’impulser une politique commune qui se penche sur les défis du moment. La priorité étant de s’attaquer aux causes du terrorisme, de renforcer la pratique de la démocratie, de tirer d’affaire les jeunes malmenés par le chômage, de les dissuader de la tentation de l’émigration clandestine…etc.

Le président Macky Sall à cause de sa proximité avec la France est considéré par une partie de la jeunesse comme un traitre aux nations africaines, un homme “à abattre” en Afrique. Mal élu aux yeux de certains de ses concitoyens, lors de l’élection présidentielle du 31 octobre dernier, l’Ivoirien Alassane Ouattara perd également des points en crédibilité. Alpha Condé, le président de la Guinée Conakry a longtemps été considéré comme un sage. Il pouvait incarner le leadership recherché celui qui fédère les opinions de ses pairs. Il a l’âge de ses artères. Il sait écouter. Sa parole pourrait imposer le respect. Mais le président Condé a pris des chemins escarpés sur le plan de la politique intérieure. Sa réélection à la tête de la Guinée, lors de la dernière élection présidentielle du 18 octobre dernier a été émaillée de violence. Il y a eu des morts. Les autres chefs d’États du Togo, du Bénin, du Cap-Vert, du Burkina Faso…etc. ne semblent pas être intéressés par un quelconque leadership. Les uns manquent de charisme, les autres manquent d’influence diplomatique, d’autres sont occupés à mettre de l’ordre dans leur pays. C’est le cas du Mali. Bref, passons !

La Cedeao paraît donc fragile parce que fragilisée par tout ce qui a été susmentionné. Mais sa situation n’est pas totalement désespérée. Elle a juste besoin d’un héros du présent comme celui décrit par l’écrivain Cheikh Hamidou Kane : « Le héros ici ne se définit pas par la singularité et le défi, mais par son degré d’intégration au groupe social et d’adhésion à ses représentations collectives » (C.H. Kane, « Comme si nous nous étions donné rendez-vous », Esprit, Octobre 1961, p. 384). Nous retenons de cette citation l’idée « d’intégration » et « d’adhésion à ses représentations collectives». Il faut quelqu’un qui n’a pas un agenda électoral à l’horizon. Qui pour jouer le rôle du héros rassembleur ? Le roi du Maroc ? Encore faut-il qu’il soit membre de la Cedeao. Il a longtemps manifesté le souhait d’intégrer les quinze. Depuis 2017 Mohamed VI souhaite intègre l’organisation. C’est un espace géographique où le royaume investit beaucoup d’argent dans divers projets de développement. Le roi est respecté de tous. Il parle à tous. Il a le privilège de la longévité au pouvoir. Il échappe au pari risqué du suffrage universel direct. Il a donc le profil pour imprimer, dans la durée, une vision commune, bien sûr, en entente avec ses pairs.

Terminons notre propos. Dans son roman Les frères Karamazov Dostoïevski prévient le lecteur qui trouverait que son héros Alexéi Fiodorovitch« agit d’une façon vague et obscure » : à notre époque on ne peut exiger des gens « la clarté », écrit-il. Au cas où quelqu’un nous contredirait sur le héros que nous proposons, en argumentant que sa Majesté agit également de manière « obscure » (par pur intérêt économique), nous répondrons comme Dostoïevski. Il nous sera difficile d’exiger de quelqu’un la « clarté » totale. Avec la pandémie de Covid-19 Mohamed VI envoie une aide médicale à certains pays africains. Aujourd’hui alors que des pays africains font la commande chez ceux du Nord, le Maroc ambitionne de produire son propre vaccin anti-Covid-19 pour traiter ses citoyens. Dans son projet, il prévoit aussi le reste du continent. Le Maroc séduit la Cedeao avec l’esprit de coopération Sud-Sud.

Pierre BOUBANE, SJ

Université Saint Joseph de Beyrouth (Liban)                                          

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