La justice raciale et les exigences de notre vie de disciple du Christ

Print Friendly, PDF & Email

« Le racisme nous blesse tous, d’une manière ou d’une autre ». Tels sont les paroles avec lesquelles le Père Bryan Massigale a ouvert les 3 jours de conférence sur la justice raciale à Johannesburg. En effet, du 26 au 28 Juillet 2018, des religieux, laïcs, évêques et chrétiens de toute confession religieuse ( anglicane, protestant, catholique, méthodiste) ont pris part à la conférence organisée par l’institut Jésuite d’Afrique du Sud et animée par le Professeur P. Bryan Massingale, prêtre de l’archidiocèse de Milwaukee, USA et professeur d’éthique sociale à l’université jésuite de Fordham. D’une manière particulière, j’ai  fait l’expérience d’une seconde grande conversion durant cette conférence et je voudrais vous partager les grands moments clés de cette conversion concernant non seulement le racisme mais aussi toutes les formes de discriminations sexuelles, ethniques et religieuses de nos sociétés.

6 points essentiels ont retenu mon attention :

  • Le racisme comme une culture

Il faudrait dépasser la conception générale du racisme comme des actes individuels d’oppression, de haine ou de discrimination contre une personne de couleur. Considéré le racisme comme des actes personnels de rejet d’une personne par une autre n’est que la face visible de l’iceberg. Le racisme commence par des préjudices, des attitudes et jugements erronés sur l’autre. Ces préjugés ne sont que la surface externe du problème. Par racisme, nous entendons un ensemble de privilèges, d’atouts et d’avantages (quelque fois non voulues) possédé par une race au détriment d’une autre. En effet, la capacité d’avoir une carte de crédit, de vivre dans une maison électrifiée, avec un wifi internet sont des privilèges réservés à une race particulière. C’est dire que le racisme n’est pas forcément individuel, elle constitue un ensemble de valeurs, de croyances qui influencent notre manière de vivre, nos vertus ou nos vices, nos peurs, notre sécurité financière, économique, politique et sociale.

  • Le racisme et la sexualité

Il existe bel et bien une relation très intrinsèque entre le racisme et la discrimination sexuelle. En effet, la meilleure manière de maintenir les privilèges entre deux races différentes, c’est d’interdire et de compromettre toute relation affective interraciale. Au cœur du problème de racisme se trouve le sexe. Dans l’histoire récente des Etats Unis et de l’Afrique du Sud, les noirs sont opprimés et utilisés sexuellement.  De 2008 à 2011, des investigations aux Etats Unis ont montré les exagérations et bavures policières. Les policiers ont dénudé des femmes noires en public et procédé à des fouilles illégales de leurs sous-vêtements. Le racisme continue de passer par le dénigrement du portrait de l’homme noir qui est assimilé à un « gros » appareil génital dans les films pornographiques. A travers la pornographie interraciale, la race blanche sexualise l’inégalité entre les femmes blanches et les hommes blancs, l’inégalité entre les hommes noirs et les hommes blancs. L’homme noir perd sa dignité et est plus comparé à son sexe qu’à sa dignité humaine.  Au travers du sexe, le racisme renforce et érotise la suprématie de la race blanche. Au travers aussi des médias, nous intériorisons que la peau blanche est la plus parfaite, la plus belle et la plus attirante.

  • Le dilemme racial

Il va sans dire que nombre de blancs et les noirs sont conscients de la discrimination raciale, la discrimination du sexe féminin, des personnes vulnérables mais peu s’arrogent de courage pour dénoncer ces pratiques. Même si actuellement le racisme n’existe pas dans les lois et politiques publiques, le racisme est bel et bien présent dans l’inégalité sociale, l’injustice économique, le privilège de la race blanche et son statut dans les hôpitaux, le marché de l’emploi, le pouvoir politique, l’éducation supérieure, les entreprises. Beaucoup de blancs sont inconfortables et mal à l’aise devant l’injustice faite aux hommes noirs mais peu veulent payer le prix pour éradiquer le racisme. De même, beaucoup d’hommes sont irrités par le viol, la violence faite aux femmes, mais peu se lèvent avec courage pour dénoncer ce mal.

  • Catholique égal à blanc

Le professeur Bryan, prêtre catholique a pointé du doigt le grand rôle de l’Eglise catholique dans la justification et la promotion du racisme. Malgré la diversité de la Sainte Trinité que l’église prêche, l’église catholique a échoué dans sa mission prophétique. Dans l’Eglise catholique, on dénonce peu le racisme ou la discrimination des femmes parce que c’est le lieu par excellence de la discrimination raciale. Il existe une croyance forte dans l’Eglise catholique que la musique, la liturgie, les rites et la théologie européenne est la plus normative, standard, universel et vraiment catholique. Aux Etats Unis ou en Afrique du Sud, les évêques blancs refusent de dénoncer les méfaits et bavures policières dues au racisme parce qu’ils ont peur de perdre « leur » fidèles blancs ou l’argent de la quête. Dans l’Eglise, même nos statues de Jésus et de Marie sont toujours en couleur blanche, emprunts de la culture occidentale. A Martin Luther King de dire : « Lorsque des milliers de chrétiens se regroupent pour le culte d’adoration le dimanche, c’est l’endroit le plus raciste au monde. »

  • Guérir les blessures intérieures du racisme

Pour atteindre une véritable justice raciale, il faudrait d’abord se réconcilier avec le passé. Les racines du passé ont des conséquences dans notre vie présente. Pour guérir donc ce passé, il faudrait raconter d’une manière nouvelle notre histoire, exprimer la colère et la douleur des noirs face à tant d’injustices causées par l’histoire. Une partie de l’histoire a été cachée, oubliée et ignorée : c’est l’histoire des opprimés, dominés. Raconter la version de la race noire à propos de l’histoire pourra purifier les mentalités. Primo, les noirs doivent parler de leurs colères et douleurs et de l’autre, les blancs doivent exprimer leurs peurs, leurs angoisses de perdre leurs privilèges économiques ou politique. Secundo, la guérison ne peut être complète que s’il y a un rétablissement de la justice. Il s’agira non seulement de changer les lois, les politiques institutionnels mais aussi de garantir des avantages économiques aux noirs, un accès équitable et juste aux soins de santé, à l’emploi, à la promotion au travail. Les blancs doivent donc se laisser être vulnérable ou inconfortable.

  • L’Espérance

Le Père Bryan a donné une nouvelle explication à la notion d’espérance. L’espérance est vraiment différente de l’optimisme. L’espérance croit en la victoire du bien sur le mal mais pas nécessairement tout le temps et cette victoire est atteinte à un prix couteux. Il nous a invité à nous armer de patience quand nous luttons pour la justice raciale, la discrimination des femmes ou des ethnies. C’est en effet parce que les choses pour lesquelles nous luttons ne sont pas garanties que nous avons l’espérance. L’espérance c’est reconnaitre donc que l’échec fait partie de nos efforts de lutte pour la justice sociale. Nous sommes dans une course de relai, où les coureurs transmettent le bâton de relai à d’autres afin qu’ils/elles courent leur part. Luttons pour une prise de conscience du racisme comme culture dans le monde et œuvrons à réconcilier les deux bords divisés de différentes races.

Selon Peter Drucker, la meilleure manière de prédire un bel avenir, c’est de le créer. A l’exemple de la Sainte Trinité, cultivons la richesse de la diversité, œuvrons pour la dignité de tous les hommes et femmes et n’ayons pas peur de parler à haute voix et de dénoncer les souffrances des noirs, des femmes, bref des vulnérables dans nos sociétés.

                                                                                                                        Jean AMEGBLE, sj

Laisser un commentaire