Un mois dans un village malien

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Du 1er Septembre au 03 Octobre 2015, j’ai passé un mois d’imprégnation ethnographique et pastorale dans la paroisse de Falaje à 80 km de Bamako. A mon arrivée, j’ai été accueilli à l’aéroport par le Vicaire Général, Mr L’abbé Traoré et le curé de la cathédrale, Mr l’abbé Diallo. J’ai été ensuite conduit à la cathédrale où le curé de la paroisse d’accueil, le P. Zacharie Sorgho, m’attendait. Après un verre d’eau, voire de bière au presbytère, nous avons pris la route de Falaje qui transite par la ville de Kati, fief du bien connu Général Sanogo. Après une trentaine de kilomètres nous avons quitté la route bitumée pour la piste en terre battue qui mène à Falaje. Il venait de pleuvoir, et donc que de flaques d’eaux et de petits cours d’eaux débordants de petits ponts. Mais le curé, en bon missionnaire d’Afrique, même dans la nuit, dans un véhicule 4×4, connaissait bien sa route. Il est curé de cette paroisse depuis deux ans mais vient d’être affecté dans son pays natal au Burkina Faso. Il est presque 21h30 quand nous arrivons à Falaje. On se restaure rapidement avant de se coucher.

Falaje est une paroisse fondée en 1929 par les Missionnaires d’Afrique qui ont évangélisé le Mali. Elle est l’une de leurs principales bases en pays Bambara, et la langue Bambara (Bamanankan) qui y est parlée est la principale langue pastorale et liturgique. Son apprentissage est donc un passage obligé pour les missionnaires. C’est pourquoi très tôt, les missionnaires d’Afrique y ont créé un centre d’études linguistiques où des générations de missionnaires ont appris la langue Bambara. Ce centre est aussi devenu un véritable laboratoire de production de documents didactiques et liturgiques sur/et en langue Bambara. Aujourd’hui, il est en baisse de régime mais reste fonctionnel. J’y ai laissé huit agents pastoraux venus passer six mois de langue. Mon enseignant –karamogo- de Bambara, Casimir Sinayogo, aujourd’hui retraité, a 35 ans d’expérience comme moniteur au centre linguistique. Je faisais la théorie dans la matinée et la pratique dans les familles dans l’après-midi. Très peu de personnes s’y expriment en français et donc vous êtes obligé de vous jeter à l’eau. En un mois, j’ai fait quelques progrès mais ce n’est pas suffisant. Je devrais y retourner pour deux mois de consolidation.

En marge de l’initiation à la langue, je n’ai pas manqué de prêter attention aux réalités du catholicisme en situation de minorité religieuse et dans un contexte de poussées extrémistes. C’est un champ de recherche inexploré. Mais nous n’étions qu’en phase d’imprégnation. La réalité est qu’au sud, les tendances extrémistes sont essentiellement un phénomène urbain, contrairement au Nord où elles sont plus vives. A Falaje, j’ai été frappé par la simplicité du style de vie des populations, par la cohabitation visiblement pacifique entre les chrétiens et les musulmans, par une minorité chrétienne décomplexée, mais aussi par les angoisses des parents face à une jeunesse rurale dont les ressorts de l’intégration sociale sont incertains. C’est une jeunesse qui n’a pas d’opportunités. Elle est tout simplement oubliée. Aussi sombre-t-elle facilement dans l’alcool, le jeu et la séduction des gadgets modernes dont ils n’ont en réalité pas les moyens. Falaje est un village malien d’environ 22 000 habitants mais n’a pas un seul cycle secondaire complet ni privé ni public. Les enfants qui y terminent le BEPC sont obligés d’aller à Kati (60 km) ou à Bamako (80km), s’ils veulent continuer. Très peu en ont les moyens. La situation est encore plus catastrophique pour les filles. Sans issues, grossesses précoces, mariages précoces ! Quand vous touchez du doigt la marginalisation de la jeunesse dans un village comme Falaje, vous comprenez pourquoi les djihadistes n’ont pas du mal à recruter ailleurs.

Le Mali est pays majoritairement rural et toute implantation de la Compagnie dans ce pays devrait en tenir compte, avec une attention particulière pour l’éducation de la jeunesse. D’ailleurs comment expliquer cette option préférentielle de la Compagnie en Afrique pour les villes dans un contexte africain encore dominé par le rural, jusqu’à 80% dans certains pays de l’Afrique de l’Ouest. Une raison majeure dont nous sommes bien familiers est que la Compagnie de Jésus à travers son histoire a souvent opté pour les cités dans l’espoir d’y influencer les acteurs au cœur des mutations sociales, politiques, économiques et culturelles, et ainsi, par effet multiplicateur, impacter positivement l’ensemble de la société. Cet argument reste valable. Il n’est donc pas question d’abandonner les villes pour les villages et les campagnes. Mais les « circonstances de lieu, de temps et de personne » nous invitent à une répartition plus équitable de nos énergies apostoliques et des ressources entre le rural et l’urbain. D’abord parce que l’hypothèse de l’effet multiplicateur mérite une évaluation sans complaisance en contexte africain. Il convient au moins de se poser la question de son effectivité. Par ailleurs, ne perdons pas de vue que la pauvreté urbaine est partiellement un effet de l’exode rural. Les jeunes fuient les villages vers les villes en quête d’opportunités pour gagner leur vie, mais c’est la pauvreté et la misère qui les y accueillent. Si le rythme de l’exode se poursuit, les villes africaines qui montrent déjà des signes de fatigue face à la démographie galopante courent vers la catastrophe d’une urbanisation sauvage.

A mon avis, l’Afrique rurale est une frontière apostolique sur laquelle nous devons ouvrir les yeux. Elle va s’inscrire dans la durée et la Compagnie de Jésus en Afrique devrait arriver à faire un pont entre les deux mondes, pour devenir la voix de ces oubliés de la mondialisation. Il va falloir beaucoup de créativité pour proposer des solutions nouvelles aux problèmes du monde rural en général et de la jeunesse rurale en particulier. La jeunesse rurale mérite tout aussi l’attention et l’engagement de la Compagnie de Jésus que la jeunesse urbaine. Cela demande un véritable changement de paradigme, y compris dans la formation du jésuite destiné à de tels milieux. C’est un milieu austère et le type de formation que nous recevons est un peu trop confortable et intellectualiste pour nous y préparer.

Le 1er octobre, j’ai regagné Bamako où le lendemain j’ai été reçu à la table de l’archevêque de Bamako en présence des évêques de San, Mopti et Ségou qui venaient de prendre part à une session de la conférence épiscopale nationale malienne. Ceux de Sikasso et de Kayes étaient avaient déjà repris la route. Je rends grâce à Dieu pour cette escapade missionnaire qui m’a permis de renouer avec le monde rural et découvrir ce peuple au contact facile et hospitalier. Ni Ala sonna (si Dieu le veut), je devrais pouvoir y retourner dans les mois qui viennent pour consolider les acquis de la langue Bambara et pour l’un ou l’autre projet de recherche.

Ludovic Lado sj

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