Leçon inaugurale ITCJ – Wilfried OKAMBAWA, SJ

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Le témoignage est une authentification, une certification. Généralement, le témoignage se fait d’un plus petit à un plus grand. Dans la tradition religieuse d’Israël, les pro-phètes étaient les témoins de Dieu, c’est-à-dire ceux qui certifiaient la véracité de la Parole de Dieu. Le plus beau témoignage qu’ils pouvaient rendre à Dieu était celui de la mort par le martyre. Dans la même ligne, Jean Baptiste rendit témoignage par le martyre par décapitation. «Vous le savez, les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur, et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit votre esclave.» (Mt 20,25-26). Le passage présente le côté sombre du leadership[1] et montre la différence que doivent apporter les disciples du Christ. Selon Neyrey, l’affirmation ‘il faut qu’il grandisse et que moi je diminue’ est l’une des affirmations les plus contre-culturelles de tout le NT[2]. La société et la culture, bref le monde est un lieu de répression de la liberté des enfants de Dieu. Tout pouvoir mondain même dans les systèmes le plus démocratiques du monde est un pouvoir répressif. Il a y donc un certain malaise dans la civilisation, qui ne révèle pas seulement aux niveaux politique et socio-économiques, mais plus encore au niveau plus profond des pulsions psychiques[3]. « ‘Suivre’ Jésus, c’est accepter de s’inscrire dans cette logique du dépouillement et du service. Pas de masochisme, pas d’exaltation de la douleur dans cette mise en évidence, mais bien un refus de la volonté de puissance. Ce récit va à contrecourant du narcissisme ou de la perversion de l’autorité : étymologiquement, le terme autorité a été formé à partir du latin ‘augere’ qui signifie ‘augmenter’, ‘faire croitre’. L’autorité est ce ‘qui fait grandir’. La perversion de l’autorité signifie ici l’utilisation de la fonction de direction pour harceler, humilier, écraser les autres.[4]» La perversion dans l’exercice du pouvoir ex-prime le péché collé à la peau de l’être humain, du fait de son désir de devenir comme des dieux. Dans l’antiquité gréco-romaine cette perversion du pou-voir se manifeste à travers le cérémonial qui précè-de ou accompagne la manifestation des autorités et principautés de ce monde : on préparait pour eux le tapis rouge, de grands bruits de fanfare annon-çaient leur arrivées, les foules s’attroupaient à leur passage, on faisait de vives lumières comme si un astre descendait du ciel.

La qualité du service a du sens : « C’est l’hon-neur que l’on met à remplir cette mission qui nous fait devenir grand, beaucoup plus que la place occu-pée dans l’organisation ou dans la société… nous sommes dans une logique du don et non de la performance physique ou morale.[5] »

«Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait dans le Christ : Lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé. Prenant la condition de serviteur. Devenant semblable aux hommes. Et, reconnu à son aspect comme un homme : il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé. Et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom. Afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse. Dans les cieux, sur la terre et sous la terre. Et que toute langue confesse que le Seigneur, c’est Jésus Christ. A la gloire de Dieu le Père. » (Phil 2,5-11). La plupart des exégètes s’accordent sur ce point que l’hymne est de composition pré-paulini-enne et qu’elle serait donc l’un des textes les plus anciens du NT. Cette hymne ne se comprend bien qu’à la lumière de deux textes vétérotestamentaires fondamentaux, qui lui ont servi de source d’inspi-ration, à savoir le récit de la chute (Gn 3,1-7) et le Quatrième Chant du Serviteur Souffrant (Is 52,13-53,12). Tout comme le Quatrième Chant du Servi-teur Souffrant, l’hymne aux Philippiens a deux parties : l’abaissement, qui va du verset 6 au verset 8 et l’exaltation, qui va du verset 9 au verset 11. Les mots clés de l’hymne sont les verbes ‘se dépouiller’ et ‘s’abaisser’. La kénosis est une sorte de dépouillement de soi, de don de soi, de sacrifice de soi[6] et de mort. Cependant, la kénosis est source de créativité[7]. La théologie de l’hymne se laisse encore mieux cerner dans son premier verset : «Lui qui est de condition divine, n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu.» La première et la troisième ligne forment un parallélisme homonymique. Cependant, l’ensemble du verset exprime une opposition : celle d’un Dieu qui n’exige pas sa divinité à l’inverse du premier couple humain, qui sans être dieu exige être des dieux sous la séduction du serpent (Gn). Ceci ne signifie pas que le Christ n’aurait pas été tenté, mais bien au contraire, qu’il n’a pas subi la forte tenta-tion d’affirmer ses droits divins, d’opter pour le Messie triomphant. A vrai dire, notre volonté de puissance exprime notre petitesse, car si nous étions vraiment grands, nous n’aurions plus besoin de désirer être encore grand ou d’affirmer notre grandeur.

Le dépouillement est en opposition à l’orgueil la source de la chute de l’humanité. Il consiste es-sentiellement dans la condition humaine mortelle du serviteur : « Prenant la condition de serviteur. Devenant semblable aux hommes. Et, reconnu à son aspect comme un homme : il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. » Il faut ici éviter toute interprétation docétiste, car le Christ ne fait pas semblant d’être un homme ni d’être un serviteur, mais il est effectivement et réellement un homme et un serviteur. Il ne s’agit donc pas de cette comédie qu’on peut observer chez nombre de leaders chrétiens qui font semblant d’ê-tre humbles, alors même que leurs comportements trahissent des attitudes de maîtres. La mort est la vérité de la condition humaine, elle est sa plus gran-de humiliation et limitation. C’est la reconnaissan-ce et l’acceptation de cette condition qui nous per-met d’assumer en toute vérité notre condition hu-maine. La kénose se caractérise donc par trois éléments : le passage de la condition divine à la condition humaine sans nier la première ; l’obéis-sance jusqu’à la mort, qui s’oppose à la désobéis-sance à cause d’une fausse idée d’une vie en abon-dance et enfin, le fait de porter sa croix. La deuxième partie de l’hymne expose les deux grandes conséquences logiques de la kénose, à savoir l’élévation et la donation du nom au-dessus de tout nom et l’adoration de la personne du Christ. «C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé. Et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom». La conjonction ‘c’est pourquoi’ peut exprimer la cause, la raison ou la conséquence. Ici nous avons affaire à une conséquence de l’abaissement, qui rejoint et s’harmonise avec l’enseignement de Jésus : « Qui s’élève sera abaissé et qui s’abaisse sera élevé. » Nous voyons se déployer ici la logique du renversement des situations encore appelée renversement de fortunes. Enfin, la deuxième conséquence de la kénose est présentée comme une finalité : «Afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue confesse que le Seigneur, c’est Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père.»

Ce passage trahit une conception tripartite du monde, à savoir le monde terrestre, le monde céles-te et le monde souterrain. L’universalité de la con-fession de Jésus comme Christ exprime l’univer-salité de sa personne et par là-même l’universalité de sa réalité et de sa reconnaissance comme Dieu unique. Par-là les auteurs de l’hymne se maintien-nent dans la foi monothéiste d’Israël tout en recon-naissant la gloire du Dieu Père. La troisième per-sonne de la Trinité est ici passée sous silence. Antithèse africaine : le gombo n’est jamais plus grand que celui / celle qui l’a planté, le serait-il qu’il le cassera pour en récolter les fruits. Par contre il y a un autre proverbe relatif au gombo : « Si le gombo se gonfle de graines, c’est parce qu’il reste sous les feuilles.» L’ancien est le plus grand : les idéologies du grand-frère ou de la grande sœur, de l’oncle ou de la tante, bref une sorte de népotisme africain caractérisant la famille africaine, dont il faut faire le procès[8], si nous voulons parvenir à une bonne gouvernance.

Synthèse de Pierre BOUBANE, SJ

 

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[1] Cf. Tessie HERBST, Dark Side of Leadership : A Psycho-Spiritual Approach towards Understanding the Origins of Personality Dysfunctions, Derailment and the Restoration of Personality, Bloomington, IN, AuthorHouse, 2014.

[2] Cf. Jerome NEYREY, The Gospel of John in Cultural and Rhetorical Perspective, Grand Rapids, MI, Eerdmans, 2009, p. 126.

[3] Cf. Sigmund FREUD, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971 ?

[4] Michel DAMAR, Joseph PIRSON, Diriger à la lumière de l’évangile, Münster, DE, LIT Verlag, 2013, p. 22.

[5] Michel DAMAR, Joseph PIRSON, Diriger à la lumière de l’évangile, Münster, DE, LIT Verlag, 2013, p. 22.

[6] Cf. Ruth GROENHOUT, « Kenosis and Feminist Theology », in Stephen EVANS, Exploring Kenotic Christology : The Self-Emptying of God, Oxford, UK, Oxford University Press, 2006, p. 291.

[7] Cf. James WATKINS, Creativity as Sacrifice : Toward a Theological Model for Creativity in the Arts, Augsburg Fortress Publishers, 2015 ; Erin Lothes BIVIANO, Paradox of Christian Sacrifice : The Loss of the Self, the Gift of the Self, New York, Crossroad Publishing, 2007, p. 216-218.

[8] Cf. Paul-Denis MBOG, Le procès de la famille africaine, Yaoundé, CM, Editions Lumina, 2004, p. 54.

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