Homélie du P. Nicolas Ossama à Bafoussam

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Homélie du P. Nicolas Ossama à Bafoussam le 5 septembre 2015

 

Comme le jeune Samuel, conduit au temple par ses parents, de jeunes negro- africains ont frappé à la porte de la Compagnie de Jésus, et celle-ci les a conduits ici, au noviciat de Bafoussam, pour qu’ils y apprennent comme le jeune Samuel, à entendre la parole de Dieu, à la reconnaître et a y répondre comme il convient. Samuel, consacré à Dieu dès sa naissance et conduit au temple par les siens, « couchait dans le temple du Seigneur »,   mais « Samuel ne connaissait pas encore le Seigneur, et la parole de Dieu ne lui avait pas encore été révélée. » On peut donc vivre dans le temple

du seigneur sans le connaître, sans avoir la « révélation de sa parole ».

Comme Samuel nos jeunes novices africains ont appris à connaître le Seigneur, à le reconnaitre dans sa parole et par sa parole. Vous avez surtout, jeunes novices, appris à répondre au Seigneur comme Samuel : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ». On ne répond pas n’importe comment au Seigneur qui se révèle par sa parole et dans sa parole : on répond par « l’obéissance de la foi », par la foi obéissante de saint Paul. Cette réponse que vous avez, comme Samuel, apprise, vous la donnez aujourd’hui pour la première fois publiquement en Eglise. Cette réponse c’est celle d’Abraham, c’est celle de Moise, c’est celle des prophètes, c’est celle de Marie à l’ange : « Je suis la servante du  Seigneur, que tout se passe pour moi comme tu l’as dit ! » C’est celle du Christ lui-même selon saint Paul : « J’ai dit : Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté. »

C’est cette réponse première de votre part que nous sommes venus célébrer avec vous, ici, aujourd’hui, chers jeunes novices jésuites. Je me permets de vous la souhaiter très bonne et pleine.

A la vérité, c’est le révérend Père Provincial entre les mains de qui vous déposerez cette réponse, qui vous la souhaite fort bonne. Il a bien voulu me faire l’honneur de m’associer à cette fête à travers cette homélie, sous prétexte qu’en pareil jour,   il y a de cela cinquante ans j’étais ordonné prêtre de la Compagnie de Jésus dans la primatiale Saint- Pierre de Lyon (France) par un évêque jésuite missionnaire, Monseigneur   SARTRE,       ancien   archevêque   de       Tananarive (Madagascar).

Bien entendu je remercie le révérend Père Provincial de l’honneur qu’il me fait et de la joie qu’il m’accorde d’être parmi vous aujourd’hui, pour fêter avec vous.

Ne pouvant bénéficier du charisme d’un provincial pour vous adresser le mot juste qu’il faut pour la circonstance, je me contenterai de méditer

avec vous la parole que Dieu nous adresse dans l’évangile que vous avez choisi : le passage où les pharisiens posent cette question-piège à Jésus : « Est-il permis de répudier sa femme pour n’importe quel motif ?» Jésus leur répond : « N’avez-vous pas lu que le créateur les fit mâle et femelle et qu’il a dit « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme et les deux ne feront plus qu’une seule chair ! Ainsi ils ne seront plus deux mais une seule chair. Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni ! ». Les pharisiens insistent « Pourquoi Moïse a-t-il prescrit de délivrer un certificat de répudiation quand on répudie ? » Jésus répondit : « C’est à cause de votre dureté de cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes mais au commencement il n’en était pas ainsi ». Moïse n’est pas le commencement, il n’est même pas au commencement. Il n’avait pas la compétence voulue pour vous autoriser à défaire, à délier ce que le législateur divin avait établi. Sa permission ne vaut pas. Et Jésus avec autorité proclame : « Je vous le dis : si quelqu’un répudie sa femme – sauf en cas d’union illégitime- et en épouse une autre, il est adultère », donc déchu de l’amitié de Dieu.

Vient alors l’intervention des disciples, jusque-là muets : « Si telle est la condition de l’homme envers sa femme, il n’y a pas intérêt à se marier ! » Le ton de dépit des disciples traduit l’égoïsme masculin qui est le leur. Jésus rectifie « Tous ne comprennent pas ce langage, mais seulement ceux à qui il est donné » de le comprendre avec intelligence. Ceux-là comprendront que le mariage est indissoluble parce que signe du Royaume des cieux qui est le Royaume de l’amour de Dieu pour les hommes, ainsi que l’enseigne l’Ecriture sainte dans Osée 1,2… et dans Ephésiens 5, 21-25, puis 31-32. Le signe n’a de valeur que celle qui lui donne la réalité signifiée. Et le signe qu’est le mariage n’est pas entièrement universel, puisque il y a des eunuques de nature et d’autre du fait des hommes. Même si la réalité dont le mariage est signe n’est pas encore entièrement présente dans ce monde. Le fait que le royaume de Dieu est non seulement annoncé mais inauguré dans la personne de Jésus-Christ et dans son Corps, l’Eglise, autorise l’exception à la règle du mariage : le célibat à cause du royaume est ainsi l’attitude régulière légitime et désirable.

C’est ce que Jésus explique dans la réponse aux sadducéens négateurs de la résurrection des morts, et qui prétendaient l’acculer avec l’histoire de la femme aux sept maris : « à la résurrection, s’enquièrent- ils, de qui sera-t-elle la femme ? » Jésus leur répondit : « Les enfants de ce monde prennent femme ou mari ; mais ceux qui auront été jugés dignes d’avoir part à l’autre monde et à la résurrection des morts (donc au Royaume de Dieu), ne prennent ni femme ni mari, puisqu’ils ne peuvent plus mourir car ils sont pareils aux anges, et ils sont fils de Dieu, étant Fils de la résurrection. » Luc 20, 34-37.

Il est vrai que la vie célibataire à cause du Royaume des cieux   non encore entièrement établi fait problème et revêt encore un caractère exceptionnel dans ce « monde-ci ». Cela veut dire que ce n’est pas à n’importe qui de se déclarer sujet de cette exception. C’est un jugement qui revient de droit à l’autorité instituée par le Christ lui-même dans son Eglise. Et ce jugement est prononcé au terme d’un long processus, d’enquête, d’examens et d’épreuve avant et pendant le noviciat. Et aujourd’hui, chers novices, l’Eglise du Christ vous reconnaît dans l’exception de la règle du mariage. Vous n’avez pas besoin de vous marier pour faire signe de l’amour de Dieu envers l’humanité. Il vous suffit de vivre chastes, obéissants et pauvres au titre du Royaume des cieux. Votre mission d’hommes est par là accomplie. Car c’est aux yeux de tous et à la face du monde que vous vivez chastes, obéissants et pauvres, témoignant ainsi que Dieu a visité son peuple et que les temps sont en train de s’accomplir où Dieu sera tout en tous.

Il n’y a plus dès lors de peuples élus, de famille consacrées autres que ceux et celles « qui font la volonté du Père qui aux cieux. » Puisque que ce sont eux désormais le vrai peuple de Dieu, la vraie famille de Dieu, les vrais amis de Dieu. Or votre profession religieuse, vous la déclarez, vous la réalisez en pleine Afrique, attestant ainsi que pour vous cette profession est compatible avec l’Afrique, est bonne pour l’Afrique.

Vivez donc votre profession religieuse en Afrique, avec l’Afrique, pour l’Afrique car elle en a besoin. On l’a longtemps dite inapte sinon indigne d’une telle grâce. Vous êtes l’Afrique, l’Afrique noire et vous démentez ces jugements racistes. Eh bien ! Ce démenti, portez-le jusqu’au terme, jusqu’au bout, jusqu’à la sainteté de vie que je vous souhaite sans réserve. C’est votre sainteté qui annihilera toutes les tentations génocidaires contre l’Afrique d’hier et d’aujourd’hui. Si je devais lui donner une résonnance, je dirais que la grâce de votre profession religieuse aujourd’hui – 5 septembre 2015 – dans la Compagnie de Jésus à Bafoussam en pleine Afrique, vous place dans une double dynamique :

1) Vivre apostoliquement (c’est-à-dire opérationnellement) votre foi chrétienne en notre

Seigneur Jésus-Christ dans son Eglise et dans la Compagnie en Afrique.

2)    Œuvrer – ce faisant – au salut de l’Afrique hors de toutes les aliénations que le racisme de ce monde lui a infligées depuis des siècles et qu’elle est tentée encore et toujours d’intégrer à sa personnalité première.

J’ai écrit quelque part [N.D.L.R. : p.3 du présent numéro] ce que je vous souhaite pour cette fête d’aujourd’hui, 5 septembre 2015 : que votre profession religieuse vous donne d’être de bons jésuites africains et de très bons jésuites africains : d’autant plus jésuites qu’authentiquement Africains, d’autant plus Africains que jésuites : sans compromissions ni aliénation, sans exclusion de personne, à l’image et à la ressemblance du Seigneur Jésus-Christ , « ASUZOA »1 des jésuites et « ZOMOLOA »2 de tout chrétien et de tout homme sur la terre comme au ciel.

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